
Chapitre 3
La conception d’ambiance sonore dans la culture et l’événementiel est un processus qui demande une préparation rigoureuse. Voici la troisième étape de cette série de 8 articles.
3. Conception artistique
Dans l’étape précédente, vous avez recherché à produire, via des références, une certaine atmosphère pour votre projet. Vous étiez dans l’expérimentation.
Dans cette 3e étape, vous allez utiliser ce matériau pour concevoir, de bout en bout, l’ambiance en vous basant sur ce travail.
a. Le choix de l’ambiance : définir le ton
À ce stade, vous allez définir le ton que vous allez donner au projet (sobre, dynamique, mystérieux, immersif, etc.).
Ce choix, va déterminer la perception globale de l’œuvre sonore, sa « couleur » émotionnelle et son esthétisme.
Il est déterminé par divers éléments, notamment la tonalité musicale, le rythme, le volume, la texture sonore (organisation et superposition des sons) et l’utilisation de certains instruments ou effets.
– La tonalité musicale :
Définit une hiérarchie entre les différentes notes autour d’une note de référence, appelée tonique ou fondamentale, comme le « Do Majeur » ou le « La mineure ».
Exemples :
Si le ton que vous avez choisi est « mystérieux », vous pourrez utiliser le « La mineure »
Si c’est « immersif », vous pourrez faire le choix du « Do Majeur »
Même si vous assemblez des sons, ceux-ci se font dans une certaine tonalité, sauf si vous travaillez en atonalité.
– Atonalité :
Absence de hiérarchie tonale, toutes les notes de la gamme ont une valeur équivalente.
– Rythme :
Succession de battements, de durées (longues et/ou courtes), et de pauses, irrégulières.
– Le volume :
C’est l’intensité sonore du morceau, cela jouera sur l’émotion, la mise en valeur de certaines parties du morceau et l’ambiance générale.
– Les différentes textures sonores :
Monophonique : une seule ligne mélodique sans accompagnement.
Polyphonique : plusieurs lignes mélodiques indépendantes jouant simultanément.
Hétérophonique : une même mélodie jouée différemment par plusieurs voix en même temps.
Homophonique : une seule mélodie exécutée par plusieurs voix ou instruments à l’unisson ou à l’octave. Mais depuis le baroque, c’est aussi une mélodie principale soutenue par des accords ou une harmonie.
– Les instruments de musique :
Souvenez-vous des instruments ou des sons présents dans vos références.
Exemples :
Je reprends les exemples « mystérieux » et « immersif ».
Mystérieux : vous pouvez utiliser les Ondes Martenot, des synthétiseurs modulés, un violoncelle ou une contrebasse avec des effets de réverbération, des flûtes ou autres instruments à vent avec des tessitures sombres ou en glissando.
Ces instruments ont un timbre modulé ou étendu, ils ont une très grande palette sonore.
Immersif : vous pourrez choisir, des synthétiseurs ambiant, des sons électroniques, des instruments à cordes en réverbération, et des environnements sonores ambiants.
Ces instruments ont une texture riche et enveloppante.
b. Création de l’univers sonore :
Sons d’ambiance
Les sons d’ambiance constituent la toile de fond sonore, qui fait entrer l’auditeur dans un lieu ou une situation donnée.
Enregistrement de terrain (field recording) :
Vous enregistrez sur le terrain pour capturer des sons réels, authentiques, correspondant à l’univers voulu.
– Bruits de nature :
L’eau (ruisseaux, vagues, pluies)
Les animaux (chant d’oiseaux, cris d’animaux domestiques)
Le vent, les feuilles, les branches qui bruissent
– Atmosphères urbaines :
Bruits de circulation (voitures, motos, klaxons)
Sons de marchés, conversations, pas
Ambiances de quartiers résidentiels ou commerçants
– Sons industriels :
Machines, cliquetis, vibrations
Sons d’usines ou de chantiers
Bruits de métal, d’équipements mécaniques
Musique
La musique est une couche supplémentaire à l’univers sonore, elle renforce l’émotion, la tension, la joie ou la mélancolie. Elle peut également servir à souligner des éléments narratifs ou à orienter la perception de l’auditeur.
Composition originale :
La composition consiste à écrire des mélodies, des harmonies (organisation et progressions des accords) et des rythmes.
Beaucoup de chansons, actuelles, sont construites avec seulement 2 accords, n’hésitez pas à vous lancer, que vous jouez ou non d’un instrument ou de la voix.
Exemples :
Live up yourself – Bob Marley – Ré Majeur/Sol majeur
Couleur café– Serge Gainsbourg – Do Majeur/Sol 7
Le morceau peut être, évidemment, 100 % musical.
Astuce
Si vous connaissez le solfège, vous pouvez composer via MuseScore, puis, enregistrer les différentes parties instrumentales du morceau en MIDI, déposer chaque partie dans une piste différente, de votre séquenceur, et insérer l’instrument MIDI correspondant pour chacune de ces pistes. Chaque instrument jouera sa partition.
Vous définissez le genre musical (jazz, musique électronique, rock, etc.), l’instrumentation et l’ambiance.
Avec le choix de vos références, vous pouvez dégager le genre qui prédomine.
Dès la composition terminée, vous l’enregistrez et vous la mixez. Si vous avez des éléments sonores, vous pouvez les intégrer.
Conception sonore (sound design) :
Vous manipulez et traiter numériquement des sons pour créer des textures sonores uniques ou renforcer certains effets.
– Sélection de morceaux :
Parmi les morceaux qui constituent vos références, il y en a peut-être que vous souhaiteriez utiliser dans votre production finale.
Il faudra, tout d’abord, vérifier que les musiques sélectionnées peuvent être utilisées légalement dans le contexte du projet.
Pour qu’elles s’intègrent à la narration et au rythme, vous devrez éditer les morceaux (restructuration de la musique pour qu’elle corresponde à l’émotion).
Concrètement, cela peut être des actions telles que couper, copier, coller, déplacer, réorganiser des segments, ajuster le niveau, la tonalité, la vitesse, ajouter des effets, et nettoyer le son (par exemple, éliminer des bruits indésirables).
Mixage et spatialisation (mixing and spatialization) :
Vous placez des sons dans l’espace stéréo pour renforcer l’immersion.
Effets sonores :
Ils enrichissent l’univers sonore en apportant des détails, du réalisme ou de l’abstraction. Pour modifier les effets sonores, il y a plusieurs outils disponibles dans votre séquenceur : réverbération, délai, filtrage.
Vous pouvez, aussi, les utiliser de manière symbolique pour évoquer des idées ou des états d’esprit.
Exemples :
Effets sonores évocateurs : un son de cloche peut évoquer la spiritualité, une réverbération longue peut suggérer l’éternité, un bruit de vent peut symboliser la liberté.
Utilisation symbolique de textures sonores : un son métallique aigu peut évoquer la froideur, un son doux et diffus peut évoquer la douceur ou la nostalgie.
Manipulation du contexte et de la juxtaposition : un bruit de machine dans une ambiance calme peut évoquer l’oppression ou la modernité envahissante.
Référence à des codes culturels : le son d’un gong peut symboliser l’accomplissement ou la révélation, un bruit de sirène peut évoquer l’urgence ou le danger.
Utilisation de l’effet comme motif ou leitmotiv : un son de cloche répété peut souligner l’importance d’un moment ou d’un changement.
Parfois, aussi, la simple présence ou absence d’un effet, ou sa transformation dans le temps, peut symboliser une évolution ou une transition d’état d’esprit.
Vous l’aurez compris, vous devez réfléchir à la signification que vous souhaitez transmettre avec ces effets, afin de renforcer votre idée de manière symbolique et évocatrice.
Écriture sonore
– Planifier la progression :
C’est la planification d’une séquence organisée de sons qui évoluent selon une trajectoire précise.
Pour pouvoir faire cette transition, vous devez analyser l’histoire ou la succession d’idée que vous souhaitez mettre en avant. Pour cela, vous devez établir une structure dans votre narration et dans la progression émotionnelle que vous souhaitez transmettre en identifiant les moments clé où le son doit évoluer.
Connaître vos intentions : qu’est-ce que les différentes étapes doivent évoquer ?
Exemples :
Une montée en tension
Une révélation
Une transition
Cartographiez les éléments sonores : quels sont les sons nécessaires pour chaque étape ?
Exemples :
Ambiance
Effets
Musiques
Voix
La structure temporelle : quelle est la durée de chaque étape ?
Il faut prévoir les transitions, les crescendos (amplification progressive du son), les decrescendos (diminution progressive du son). C’est un véritable scénario sonore que vous écrivez.
Pour illustrer la descente ou la monté d’intensité, vous pouvez vous aider de diagrammes ou de cartes.
– Identifiez les moments clé :
Les moments clé sont des points précis où l’ambiance sonore doit changer ou atteindre un point culminant pour renforcer l’impact de la narration.
Il est essentiel que vous repériez les points forts de la narration : climax, révélation, transition importante. Pour ensuite faire des changements de volume, de texture ou des motifs musicaux qui soulignent ces moments. Vous pouvez, également introduire ou retirer certains éléments sonores pour guider l’émotion.
– La gestion de la dynamique sonore :
La dynamique, c’est la variation de l’intensité, du volume, de la densité sonore au fil du temps.
Pour accompagner la tension où la détente, vous pouvez planifier les crescendos et les decrescendos.
Pour renforcer l’immersion, vous pouvez jouer avec la spatialisation en déplaçant les sons dans l’espace.
Aussi, en fonction du moment du morceau, il peut être plus ou moins complexe ou simple.
N’hésitez pas à expérimenter avec des prototypes sonores pour ajuster la progression et la dynamique.
Conclusion
Cette troisième étape de la conception d’ambiance sonore permet d’avoir une idée des différentes phases, pour créer le morceau relatif à l’événement, afin d’avoir une direction claire sur l’évolution des différents moments qu’il le compose.
Étude de cas 1
Sons d’ambiance
Pour cette première étude de cas, je reprends l’exemple du ton mystérieux.
Ma référence
Bande son du film Eraserhead, réalisé par David Lynch en 1977.
Nous allons, ici, travailler avec des sons d’ambiance capturés à domicile et en extérieur.
1. Matériel nécessaire :
- Un micro enregistreur ou celui d’un smartphone
ou
- Un micro canon, une perche et un enregistreur audio
Pour information, j’ai utilisé un micro enregistreur vissé à un pied de micro que j’ai manipulé comme une perche. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas le matériel ad hoc qu’il faut s’empêcher de créer.
2. Conseils d’enregistrement :
- Enregistrez en haute qualité (WAV, 44.1 kHz).
- Enregistrez entre -12 dB et -6 dB.
- Approchez le micro pour capturer les détails (bruits de frottement, résonances).
- Enregistrez 10 à 20 secondes de chaque son.
3. Exemple concret de sons à capturer :
- Son 1 : souffler dans une bouteille en verre pour créer une note grave et résonnante (nappe). La nappe est un son qu’on entend, en fond, durant tout le morceau.
- Son 2 : capturer le son d’un verre qui résonne en y passant un doigt mouillé.
- Son 3 : un murmure indistinct (chuchotement) qui apparaît brièvement
- Son 4 : marcher lentement sur des graviers ou des feuilles sèches.
- Point de tension : frotter une corde de guitare avec un objet métallique (son étouffé, spectral).
4. Structuration du morceau :
Voici une structure simple pour 1 à 2 minutes de morceau mystérieux :
| Section | Sons acoustiques |
| Introduction | Murmure indistinct |
| Développement | Son de verre qui résonne + feuilles sèches |
| Point de tension | Son de corde frottée (fort) |
| Retour au calme | Souffle dans la bouteille (nappe) |
J’ai imaginé un événement dont le thème est mystérieux, les invités vont être surpris/interrompus de manière aléatoire durant toute la soirée avec des sons d’ambiance d’une durée de 1 à 2 minutes. À la fin, l’ensemble des sons répondront aux questionnements.
Le morceau mixé mais non masterisé
À cette étape, le niveau sonore est encore bas, c’est durant la phase du mastering que le niveau sonore sera rehaussé avec, également des derniers réajustements. C’est l’étape suivante, le prochain article.
Étude de cas 2
Musique
Pour cette deuxième étude de cas, je reprends l’exemple du ton immersif.
Ma référence
L’album de musique Strumming Music de Charlemagne Palestine sorti en 1974.
Nous allons, ici, travailler avec un simple clavier MIDI, pas un synthétiseur.
1. Matériel nécessaire :
- Un clavier MIDI et un séquenceur
2. Conseils d’enregistrement :
- Choisissez, dans votre séquenceur, un instrument MIDI qui correspond à l’ambiance que vous souhaitez créer.
- Jouez des notes tenues et graves pour créer une base immersive.
- Enregistrez séparément la main gauche et la main droite.
3. Exemple concret de sons à créer :
- Nappe immersive : jouez un accord de Do Majeur (Do-Mi-Sol) en notes tenues.
- Bourdon évolutif : créez un son qui monte ou descend très lentement en hauteur.
4. Structuration du morceau :
Voici une structure simple pour 1 à 2 minutes de morceau immersif :
| Section | Instrument MIDI |
| Introduction | Nappe en Do Majeur (croissante) |
| Développement | Arpège lent en Do Majeur |
| Apogée | Nappe en Do Majeur (tenue) |
| Retour au calme | Nappe en Do Majeur (décroissante) |
J’ai uniquement utilisé l’accord de Do Majeur.
J’ai imaginé un événement dont le thème est immersif, les invités sont amenés à déambuler d’un espace cosy à un autre avec différentes ambiances sonores qui contribuent au relâchement.
Le morceau mixé mais non masterisé
Vous entendrez une différence de niveau sonore, à l’étape du mixage, entre les sons captés par un micro pour le 1er cas et ceux créés directement dans le séquenceur, comme ici.
Si vous avez apprécié cet article, n’hésitez pas à me le dire en commentaire, ce sera un plaisir de vous lire.
Toute suggestion est la bienvenue, cela permettra à tout le monde d’en profiter et si vous avez des questions, posez-les-moi, j’y répondrai si cela correspond à mes connaissances.
À vous maintenant de réaliser vos premières créations et surtout amusez-vous.
À bientôt !
C’est passionnant! Quand on sait ce que la musique fait sur nos neurones et nos émotions, c’est important de bien créer l’ambiance pour répondre à un objectif bien précis. Et la palette est immense. Vous parlez de David Lynch. Avec Twin Peaks qui passe sur Arte actuellement, on peut se replonger avec délectation (ou non…) dans l’ambiance avec le son un peu angoissant en filigrane de la série. Merci pour toutes ces infos!
Bonjour Caroline, merci pour votre commentaire ! Vous avez tout à fait raison : le son exerce un pouvoir fascinant sur nos neurones et nos émotions, souvent à notre insu. Les musiques, les silences, les ambiances sonores… tout cela nous influence bien plus profondément qu’on ne l’imagine.
Je suis ravie que vous ayez remarqué la référence à David Lynch dans mon article. C’est un créateur unique, justement parce qu’il a osé faire confiance à ce qui le rend différent, sans jamais chercher à s’adapter à des codes préétablis. J’ai d’ailleurs moi-même redécouvert Twin Peaks sur ARTE récemment, avec la saison 3 en particulier, et c’est une expérience à part. Même si la série peut sembler inégale, elle porte indéniablement sa patte, son univers, son mystère… et c’est ce qui la rend si captivante.